Review: Skyfall (2012)

Skyfall (c) Sony
Daniel Craig (James Bond)

Aux manettes de ce nouvel opus des aventures de James Bond, on retrouve Sam Mendes, connu entre autres pour American Beauty et – plus récemment – the Hollow Crown, adaptation en quatre parties de Richard IV, de Shakespeare.

Lorsque la dernière mission de Bond tourne mal, plusieurs agents infiltrés se retrouvent exposés dans le monde entier. Le MI6 est attaqué, et M est obligée de relocaliser l’Agence. Ces événements ébranlent son autorité, et elle est remise en cause par Mallory, le nouveau président de l’ISC, le comité chargé du renseignement et de la sécurité. Le MI6 est à présent sous le coup d’une double menace, intérieure et extérieure. Il ne reste à M qu’un seul allié de confiance vers qui se tourner : Bond. Plus que jamais, 007 va devoir agir dans l’ombre. Avec l’aide d’Eve, un agent de terrain, il se lance sur la piste du mystérieux Silva, dont il doit identifier coûte que coûte l’objectif secret et mortel… [ Allociné ]

Une mission qui foire et qui donne lieu à la diffusion des profils de certains agents encore infiltrés, des agents infiltrés qui se font logiquement assassiner les uns après les autres… ça ressemble assez fortement à ce qui a déjà pu servir d’intrigue globale sur la saison 9 de Spooks, et de ce fait ceux qui ont saisi la forte ressemblance peuvent légitimement rester sur leur faim et se demander si les 10€ extorqués par le guichetier du cinéma étaient justifiés. Une impression qui aurait pu subsister s’il n’y avait pas eu quelques éclats de génie disséminés ça et là, un casting à la hauteur (à l’exception de Bérénice Marlohe, mais j’y reviendrais en temps voulu), et une psychologie des personnages suffisamment travaillée pour qu’en plus d’y croire, on se laisse littéralement submerger.

« Encore un James Bond, pfff… Ils ont pas encore gagné suffisamment d’argent ? ». Voilà, air dépité à l’appui, ce que peut finir par inspirer une franchise qui ne se renouvelle pas et cela vaut aussi bien pour les Mission Impossible que les Jason Bourne: peu importe le degré de compétence technologique du héros,la quantité d’effets spéciaux, de scènes grandioses ou qui figure au casting, quand une franchise n’innove plus, le public se lasse. Avec James Bond, c’est peut-être même encore plus compliqué compte tenu de l’incroyable longévité de la saga, qui fête cette année ses 50 ans d’existence. Skyfall, c’est un peu le dépoussiérage de la saga qui se veut malgré tout dans la lignée des anciens films. Et pour ce faire, Sam Mendes réunit quelques références suffisamment connues pour que la plupart des spectateurs les saisissent, en n’oubliant pas de saupoudrer le tout d’éléments de modernité. Nombre de vieux symboles ne survivront pas au film mais malgré tout, d’autres s’imposeront spontanément à l’écran et feront tantôt écho à des films plus anciens ou laisseront présager de nouvelles aventures hautes en couleurs… Ce curieux mélange fait le charme de Skyfall, et on aurait presque envie de remercier Mendes d’avoir été capable de dépoussiérer un peu l’espion sans pour autant le barder de gadgets high-tech improbables ou faire de lui un as du piratage informatique, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour les deux prochains films à venir dont on parlait déjà bien avant la sortie de Skyfall.

I’m your new Quartermaster”
Ben Whishaw (Q)

Installé sur son banc dans la galerie du Tate Modern de Londres, Bond contemple Le dernier voyage du Téméraire, un tableau de William Turner. Arrive alors l’une des autres bonnes surprises de Skyfall lorsqu’un jeune homme à grosses lunettes et look décalé le rejoint et lui demande ce qu’il voit sur ce tableau, mettant en scène le Téméraire, vaisseau de guerre vétéran de la bataille de Trafalgar. Tout comme celui qui se révèlera par la suite être Q, on ne peut s’empêcher de passer à côté de cet étrange parallèle entre un navire de guerre ayant servi son pays jusqu’à rendre son dernier souffle, et Bond, qui a bien failli prendre le même chemin…Un échange apparemment anodin où la modernité percute l’ancienne façon de faire de cet espion “relique de la guerre froide” qu’évoquait M quelques scènes plus tôt. Le monde a évolué, les ennemis également et malgré toute l’affection que l’on peut éprouver pour Bond, on ne peut s’empêcher de trouver que les mots de Q sonnent juste: il est un peu le dernier des dinosaures, ne s’en rend pas compte, et va devoir sacrément se secouer pour se remettre dans le circuit à présent qu’il est plus efficace d’appuyer sur une touche de clavier que de presser la détente d’une arme. Malgré un constat peu réjouissant formulé par un geek sensible et cultivé, la scène est teintée d’un humour appréciable, presque rassurant, dans un contexte où le spectateur en vient à craindre ce à quoi pourra ressembler le Bond “moderne” qui ne tardera pas à débouler en seconde partie du film…

Et justement, le Bond moderne, c’est beaucoup moins de gadgets improbables – citons simplement ce stylo explosif de Goldeneye, ridicule au possible-, beaucoup moins de scènes d’action juste pour dire ” hey, cette explosion d’hélicoptère a coûté 50.000$ “, beaucoup moins de plans longs sur le brushing impeccable de l’espion… Le Bond moderne, c’est la statue que l’on prend plaisir à regarder se faire déboulonner en se demandant ce à quoi elle pourra bien servir par la suite et si elle pourra un jour resservir… S’il est spécialiste de la résurrection, Bond reste malgré une évolution incontestable cet espion un peu tête brûlée, misogyne au possible, et attaché à certaines valeurs. Une constance dans l’évolution qui rend cet opus un peu plus épais sur le plan de l’etoffement des personnages aussi bien que de leur personnalité ou de leurs angoisses… sans pour autant tomber dans l’excès. Et c’est hautement appréciable. Les scènes laissant entrevoir l’âme de Bond sont amenées avec intelligence et sont suffisamment rares pour réellement apporter quelque chose à l’intrigue, et non pas pour surfer sur la vague soulevée par les Batman de Christopher Nolan. Une manière différente d’approcher une figure emblématique que beaucoup dans la presse ne se sont pas gêné pour critiquer. Encore une nouveauté là où par le passé, on nous avait davantage habitués à éluder certaines questions pourtant intéressantes; seul nous était présenté le Surhomme. Mais au final, Bond n’est qu’un homme et est loin d’être invincible.

On apprécie également beaucoup l’évolution du statut du “méchant”, qui auparavant avait quand même une grosse tendance à être un terroriste, un multimilliardaire mégalomane, un soviétique (liste non exaustive – rayez les mentions inutiles). Dans Skyfall, Javier Bardem campe Costa, un méchant plus complexe que ce à quoi la franchise James Bond a pu nous habituer, mettant ainsi l’accent sur le fait que tout le monde peut à un moment donné dévisser sous le poids du système. Bond découvre son alter ego, excellent agent par le passé qui, après un passage dans les cellules de torture ennemies, a fini dans un état assez peu enviable tant physiquement que mentalement. Une fragilité psychique que Bardem fait ressortir de manière saisissante, paraissant tantôt être capable de tuer n’importe qui par jeu, tantôt terriblement sérieux parce que merde, il a une mission à accomplir. A cette dualité s’ajoute le trait propre à la plupart des vilains de l’univers de Bond: l’intelligence poussée à son paroxysme – on comprendra en effet assez difficilement qu’un type avec le QI d’un concombre puisse réussir à résister à Bond pendant plus de deux heures, parce que bonjour la perte de crédibilité après – au point d’être capable d’anticiper un certain nombre de choses sans que jamais personne ne s’en doute On n’oubliera pas de préciser que son formidable esprit d’anticipation / déduction lui permet de réaliser l’un des plus gros tours de force de toute l’histoire de la saga, soufflant l’audience au complet et tirant plus que probablement un immense “wow” (pour la version soft) aux spectateurs constatant qu’en fait, Costa les a manipulés depuis le début.

On apprécie également doublement le fait que le vilain ait une personnalité nuancée et ne soit pas simplement le bon gros cliché de base du méchant, qui arrachait les ailes des mouches étant petit, mettait le feu dans le casier de ses camarades au lycée parce que le feu le fascinait… Dans Skyfall, Costa a une consistance et est tout en nuances. Ni blanc ni noir, c’est un homme brisé par le système, d’abord favori de M et positionné sur pas mal de missions, protégé lorsqu’il dérapait vis à vis du règlement ou n’était pas au top et finalement abandonné à l’ennemi, sacrifié, parce que les intérêts de la couronne passent avant tout le reste. Oh mais attendez… Oui, en fait, c’est précisément ce qu’il aurait pu arriver à Bond un nombre incalculable de fois s’il n’avait pas été capable de se sortir de toutes les situations problématiques tout seul. Et comme j’aime bien insister, j’enfonce encore un peu le clou: le méchant de qualité, c’est celui qui a une histoire, un vécu; un homme “normal” qui à un moment donné bifurqué vers autre chose – ou dérape, c’est selon – ou se fait broyer par le système et décide de ce fait d’agir en conséquence. Pas simplement pour vendre des secrets aux ennemis les plus offrants, mais simplement pour reprendre le contrôle sur le système. Costa fait exploser le QG du MI-6, s’en prend à M et s’évade du nouveau QG prétendument secret du MI-6… Bref il s’en prend à tous les symboles pour ne plus nous laisser en tête que les reliefs de tout ce que l’on a connu jusque là, comme un ultime fil conducteur vers une nouvelle ère James Bond. Un gros dépoussiérage de la saga et de ses codes, en somme, et qui tombe pile à l’occasion des 50 ans de la saga.

Parlons ensuite de la James Bond girl… ou plutôt de son absence. Sur le papier, on nous présentait Bérénice Marlohe en tant que telle, et la demoiselle s’en était sortie avec un melon incroyable. Quand on parle de James Bond girl, on a tout de suite à l’esprit des noms comme Ursula Andress, Diana Rigg, Grace Jones ou encore Eva Greene … qui ont campé chacune à leur manière des héroïnes secondaires dont on se souvient encore longuement, même après la fin du film. Marlohe minaude. Beaucoup. BEAUCOUP TROP. Et c’est malheureusement la seule chose que l’on retient d’elle, le visage neutre sensé dissimuler sa peur ne convainc pas et laisse très précisément entrevoir ce qui est sensé être caché. De la même manière, elle est un peu à elle toute seule LA gourgandine en détresse, en danger mortel parce qu’elle fréquente un sociopathe auquel elle ne tente pas sérieusement d’échapper et est en plus scandaleusement accessible (on ne peut pas dire que Bond ait eu à user de beaucoup d’imagination pour l’ajouter à son tableau de chasse). On ne s’étonnera donc pas de la voir disparaître de l’écran un peu après le milieu du film, un peu comme si le réalisateur lui-même avait voulu s’en débarrasser… Le personnage le plus proche de la Bond girl au final est sans conteste M, qui en plus d’avoir quelques-unes des meilleures répliques est la clé de voûte du film. Judi Dench nous livre une dernière prestation magistrale, du genre de celles que l’on gardera en mémoire pendant encore longtemps; un dernier hommage, en quelque sorte afin de clore là ce chapitre de l’évolution de Bond.

Rating: ★★★★☆
Avis: Il ne s’agit sans doute pas du meilleur James Bond de tous les temps, comme beaucoup ont pu le déclarer, mais malgré quelques longueurs et autres indélicatesses scénaristiques, on ne peut s’empêcher d’apprécier la manière dont Mendes a choisi d’aborder cette nouvelle aventure de Bond avec autant de fidélité aux anciens films de la saga que d’éléments de modernité, le tout accompagné d’une bonne dose d’humour et de subtilité.

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